La pulsion tabagique

A bien y regarder, tout se passe comme s'il suffisait d'arriver à résister à l'envie de fumer pendant un quart d'heure pour arriver à s'arrêter définitivement.

 

Saisir, se représenter, se figurer, intégrer la manière dont le besoin et l'envie de fumer se manifestent, se présentent et se représentent à nous, constituent une aide précieuse au sevrage. Et à bien y regarder, tout se passe comme s'il suffisait d'arriver à résister à l'envie de fumer pendant un quart d'heure pour arriver à s'arrêter définitivement.

 

Déferlante envie de fumerImaginons la mer, des vagues et un surfer. Vous avez peut-être déjà pu observer cette scène, ou même l'avoir pratiquée. Mais même si ça n'est pas le cas, vous n'aurez aucun mal à vous la représenter. Nous avons donc un surfer (un fumeur), qui est allé acheter ou attraper sa planche (ses cigarettes). Arrivé sur le spot, il enfile sa combinaison ou simplement son short si l'eau est suffisamment chaude, s'échauffe un peu en étirant ses muscles, met un peu de wax sur sa planche, afin que ses pieds adhèrent bien lorsqu'il se mettra debout, et se jette à l'eau en s'allongeant sur sa planche, avant de ramer jusqu'au point où les vagues déferlent. Seulement voilà, les vagues (l'envie de fumer, le désir de fumer), il n'y en a pas à jet continu. Il y en a plus ou moins, selon le spot et la houle, laquelle varie avec les conditions météorologiques du jour (le temps qui sépare deux cigarettes est en effet variable en fonction de chaque fumeur et des activités de la journée).

 

Donc le surfer va déjà passer une grande partie de son temps à attendre une vague (le fumeur vit des moments où il ne fume pas). Il s'assoie sur sa planche et fait le bouchon, comme on dit, par allusion au bouchon fixé sur le fil d'une canne à pêche (le fumeur vaque à ses occupations). Puis tout d'un coup, le surfer aperçoit au loin des vagues qui dessinent des lignes et qui se rapprochent : l'excitation commence à monter (le fumeur commence à sentir une envie de fumer). Il s'allonge sur sa planche et commence à ramer pour ajuster son positionnement par rapport à la vague (il attrape son paquet de cigarettes, mais ne peut pas en allumer une tout de suite). La vague s'approche lentement (le désir de fumer s'accroit progressivement). Elle se fait de plus en plus proche (le besoin commence à être pressant). Elle est à dix mètres de lui (il faut qu'il fume). A l'allure qu'elle a, il sait qu'il va pouvoir la prendre (il attrape son briquet ou des allumettes, il sait qu'il va pouvoir fumer, il commence à être soulagé). La vague est tellement proche qu'elle commence à aspirer un peu la planche dans un léger creux : l'excitation monte fort. Alors le surfer et la planche sont emportés vers le haut, ils montent avec la vague (le fumeur allume le briquet) jusqu'au moment où le surfer donne les derniers coup de rames finaux, plus énergiques (il porte le briquet allumé à la cigarette) et se lève brutalement (il aspire sur sa cigarette). Alors le surfer va glisser sur la vague, la rayer de part en part, suivre son déroulement, monter descendre, tourner virer, prendre de la vitesse ralentir, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne, ou qu'il doive en sortir pour éviter de se faire mal, et le tout pour son plus grand plaisir ( le fumeur tire sur sa cigarette, la consumme progressivement, goulument ou lentement, respire tranquillement, se laisse aller à une rêverie, sent la tension disparaître et le plaisir l'envahir, jusqu'à ce qu'il soit repu, ou qu'il faille l'éteindre pour ne pas se bruler les doigts ou fumer le filtre). Alors le surfer va de nouveau ramer pour rejoindre l'endroit ou les vagues déferlent (le fumeur écrase sa cigarette et la jette dans un endroit approprié). Et il va à nouveau faire le bouchon, jusqu'à la prochaine vague (il va reprendre ses activités, jusqu'à la prochaine envie de fumer)...

 

Mais que se passe t-il lorsque que la vague est trop grosse, trop cassante, ou que le surfer est mal placé (lorsque le fumeur ne veut plus fumer et que l'envie, voire le besoin de fumer se pointe) ? Le surfer va faire ce qu'on appelle le canard (c'est ce que devrait faire le fumeur, si ! Si !). Le surfer sait que la vague n'est pas très épaisse, qu'il peut la traverser facilement sans se faire emporter, que ça ne durera pas longtemps (le besoin de fumer proprement dit ne dure jamais longtemps, guère plus d'un quart d'heure). Il se met face la vague, attrape le nez de sa planche dans ses mains, et pèse de tous son poids vers l'avant pour la faire couler et passer sous la vague (le fumeur devrait se saisir d'un verre d'eau, aller marcher, ouvrir une fenêtre, prendre trois grandes respirations, passer un coup de fil, aller sur je-commence.com, faire ses cotations, ou chater avec un membre de la communauté). Le surfer ressort alors de l'autre côté de la vague et c'est à nouveau le calme plat jusqu'à la prochaine vague (il n'a pas fumé et n'a plus envie de fumer jusqu'à la prochaine envie ou jusqu'au prochain besoin de fumer). Enfin, quand il aura pris suffisamment de vagues, il rentrera chez lui, jusqu'à la prochaine cession (les envies de fumer ne vont pas se présenter indéfiniment ; elles disparaissent au moins une partie de la nuit et de la journée au début, puis toute la nuit et une partie de la journée, jusqu'à devenir occasionnelles, et c'est le passage de la dépendance physique, nicotinique, à la dépendance psychologique, comportementale, environnementale).

 

Mais quittons la métaphore surfistique, qui nous a au moins offert une récréation, voire une envie de vacances, et reprenons la manière dont se présentent l'envie et le besoin de fumer de manière plus académique. Tout d'abord, rangeons ces deux termes sous le vocable de pulsion tabagique, en s'entendant sur le fait qu'une pulsion tabagique est un mouvement interne, une poussée, qui fait tendre le fumeur à fumer une cigarette, afin d'éliminer l'état de tension qui règne en lui, ou d'obtenir la satisfaction du plaisir qu'il escompte. Ainsi défini, et à bien observer la manière dont elle se présente, vous remarquerez que la pulsion tabagique est comparable à une vague (le voilà qui recommence avec ses vagues !).

 

En effet, une fois que le fumeur a satisfait sa pulsion en fumant une cigarette, la pulsion tabagique va disparaître pour ne réapparaître que quelques minutes à quelques heures plus tard, selon l'individu et son ancienneté dans son parcours tabagique (la période entre deux cigarettes raccourcissant au fur et à mesure que le fumeur cumule les années de tabac – la période la plus courte étant en moyenne atteinte quand le fumeur a entre 45 et 55 ans). Mais lorsque le fumeur ne fume pas et qu'il a décidé qu'il ne fumerait pas, et c'est là l'essentiel, il faut savoir que la pulsion tabagique ne dure guère plus d'un quart d'heure, répété quatre à cinq fois dans les premières journées. C'est à dire que le fumeur va devoir faire face à la présentation et la représentation périodique de la pulsion tabagique moins de 2 heures par jour au début. Bien sûr, ne nous le cachons pas, cette pulsion va se présenter de manière impérieuse, violente et rapprochée. Le fumeur ira jusqu'à ressentir dans son corps la sensation que lui procurerait la cigarette s'il la fumait. Mais, progressivement, de jour en jour, elle va se faire de plus en plus rare, pour au bout de quelques mois ne se présenter plus que rarement et essentiellement sous forme d'idée, c'est à dire presque totalement dégagée de sa représentation corporelle, de la sensation corporelle qui y était attachée. Ce n'est plus que de la fumée, pourrait-on dire, une représentation psychique sans corps.

 

Donc au fond, si on oubliait que ce n'est pas parce qu'un surfer veut faire un canard pour passer sous une vague qu'il le réussit forcément - ça peut parfois se terminer en sacré gamelle - pour réussir un arrêt de tabac, il faudrait essentiellement se concentrer sur ces fameux quart d'heure à traverser, et développer des stratégies de compensation, de distractions, de repérage : regarder sa montre et se dire que de toute manière, dans 15 minutes, la pulsion aura disparu ; manger une pomme, boire un verre d'eau, aller marcher, appeler un ami, joindre un membre de la communauté, pourquoi pas son coach, naviguer sur son tableau de bord "Je commence", et tous ce que vous êtes capables d'inventer, car l'essentiel est là, pour dépasser ce satané quart d'heure et vous créer une nouvelle manière de vivre.

 

En résumé, ne pas craquer, c'est arriver à traverser un quart d'heure, qui se présente moins de six fois par jour les premiers jours, puis de moins en moins souvent et de moins en moins fort dans les semaines qui suivent.